Tribune : 90 ans après les congés payés, ne fragilisons pas l’ANCV et l’accès aux vacances pour tous !
Le projet de loi de finances 2027 prévoit de prélever 125M€ sur les réserves de l'Agence nationale pour les chèques-vacances. Une mesure injuste et lourde de conséquences. Retrouvez la tribune portée par l'Unat et Vacances Ouvertes, avec le soutien d'André Henry, ancien ministre du Temps libre et fondateur de l'ANCV, et signée par 150 professionnel·les du tourisme, de l'action sociale, élu·es et acteurs associatifs.
125 millions d'euros ponctionnés
sur une agence qui ne coûte pas un euro d'argent public
L’article 50 du projet de loi de finances pour 2027 prévoit de prélever 125 millions d’euros sur les réserves de l’Agence nationale pour les chèques-vacances (ANCV). Cette mesure injuste pénaliserait d’abord celles et ceux qui partent déjà le moins : familles en situation de précarité, monoparentales, personnes isolées, en situation de handicap, seniors, travailleurs pauvres, jeunes... Une mesure dommageable aussi pour l’économie des territoires : un euro de chèque-vacances en injecte trois dans l’économie touristique, d’après l’ANCV.
Cette année, la France célèbre les 90 ans de la généralisation des congés payés. De nombreux acteurs publics, syndicaux, associatifs et privés ont salué une grande conquête : le droit de partir, de souffler, de se retrouver. Au même moment, le Parlement examine, du 13 au 19 octobre, un article qui lui tourne le dos. L’article 50 prévoit de ponctionner 125 millions d’euros sur l’ANCV, soit près des deux tiers de ses réserves.
Une mesure injuste, qui pèsera sur les plus fragiles
L’ANCV ne reçoit aucune subvention de l’État. Ses réserves viennent des commissions prélevées sur les chèques-vacances, grâce au monopole d’émission que la loi lui a confié. Elles n’ont qu’une légitimité : financer l’accès aux vacances du plus grand nombre. Les verser au budget général, c’est les détourner de leur finalité.
Les conséquences en sont prévisibles. Le contrat d’objectifs et de performance 2026-2029, signé avec l’État, prévoit déjà d’y puiser 57 millions d’euros. Y ajouter 125 millions épuiserait les réserves à l’horizon 2029, et l’Agence devrait réduire ses dépenses bien avant, notamment son action sociale. Or celle-ci a permis en 2025 le départ de près de 300 000 personnes éloignées des vacances. Ce sont elles, in fine, qui paieront.
À contresens de notre histoire collective
L’ANCV incarne un modèle rare : autofinancé, solidaire, qui associe salariés, employeurs, professionnels du tourisme et publics fragiles. Elle fait même mieux que s’autofinancer : elle dépose 1,8 milliard d’euros au Trésor, ce qui génère près de 50 millions d’euros d’intérêts par an.
Ce modèle est pourtant déjà fragilisé par des opérateurs privés lucratifs qui proposent aux comités sociaux et économiques des offres « multi-avantages ». Elles s’appuient sur des tolérances de l’URSSAF, avec des usages difficiles à contrôler et sans garantie d’affectation aux vacances. Au lieu de protéger l’acteur public face à cette concurrence, l’article 50 le priverait des moyens de se moderniser, tandis que ses concurrents conserveraient les leurs. Ce n’est pas non plus la première fois : après la réorientation de ses placements vers le Trésor, puis le prélèvement de 30 millions d’euros en 2020, ce serait la troisième ponction en moins de dix ans. Un système vertueux ne devrait pas être traité en variable d’ajustement.
Des effets en chaîne sur les territoires et l’économie : 1 euro retiré, 3 euros perdus
Un euro dépensé en chèques-vacances en réinjecte trois dans l’économie touristique, soit environ 6 milliards d’euros de dépenses, avec les retombées qui en découlent en matière de TVA et d’emploi. Moins d’aides au départ, ce sont moins de familles dans les campings, les villages de vacances, les gîtes et les structures du tourisme social et solidaire, qui perdraient aussi un soutien à leurs équipements. Ce sont les territoires, souvent ruraux, littoraux ou de montagne qui en subiraient les effets. L’économie du pays ne gagnerait pas à cette opération : elle y perdrait.
Des associations qui s’épuisent à faire partir
Derrière chaque départ, il y a des associations, des travailleurs sociaux, des bénévoles, qui savent que l’argent n’est qu’un frein parmi d’autres. Partir demande de la confiance, de l’information, un accompagnement, parfois une aide pour la mobilité ou la garde d’un proche. Ce travail de fond ne se décrète pas et ne se rattrape pas d’une année sur l’autre. Il suppose de la visibilité et des moyens stables.
Les associations sont déjà sous tension. À l’heure de la mobilisation « Et si nous arrêtions vraiment ? », initiée par l’Uniopss sur le rôle et la fragilité du secteur du social et de la solidarité, retirer un levier aussi précieux serait un nouveau signal d’abandon.
Un choix de société
Les vacances ne sont ni un luxe ni une variable budgétaire. Elles permettent de se reposer, de se reconstruire, de créer du lien et de préserver sa santé, et d’abord pour celles et ceux qui en ont le plus besoin. Nous appelons les parlementaires à supprimer l’article 50. Un modèle autofinancé, qui rapporte à l’État au lieu de lui coûter, ne doit pas être traité comme une tirelire. Quatre-vingt-dix ans après les congés payés, et à l'aube des 45 ans du chèque-vacances, le meilleur hommage est de ne pas laisser les plus fragiles sur le quai.